Documents : lettres, discours et citations

Textes de Henri V, Comte de Chambord
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Henri d'Artois, Duc de Bordeaux, puis Comte de Chambord, a vécu de 1820 à 1883. Il était le fils de Charles-Ferdinand d'Artois, Duc de Berry, et le petit-fils de Charles X, dernier roi légitime à avoir régné sur la France. Il a vécu en exil à partir de 1830, en Ecosse, puis dans l'empire d'Autriche, notamment au château de Frohsdorf. A partir de la mort de son oncle le prince Louis, Comte de Marnes (Louis XIX), en 1844, il fut le Chef de la Maison de Bourbon, roi de France de droit sous le nom d'Henri V. Il aurait pu devenir roi de fait mais il n'a pas pu accepter les conditions qu'on lui imposait. Il a écrit plusieurs lettres, dont certaines parues dans le journal L'Union, qui ont une grande importance pour connaître la pensée de ce prince qui est une référence pour les légitimistes.

Lettre à Monsieur Berryer

(23 janvier 1851)

CONTEXTE

Cette lettre, écrite à Venise le 23 janvier 1851, est adressée à Pierre-Antoine Berryer, un royaliste qui restera toute sa vie fidèle au Comte de Chambord. A l'époque, cet avocat était député sous la Seconde République. C'est une allocution à la Chambre prononcée par ce légitimiste qui motiva cette lettre du prince.

Mon cher Berryer, j'achève à peine de lire le Moniteur (1) du 17 janvier, et je ne veux pas perdre un instant pour vous témoigner toute ma satisfaction, toute ma reconnaissance, pour l'admirable discours que vous avez prononcé dans la séance du 16. Vous le savez, quoique j'aie la douleur de voir quelquefois mes pensées et mes intentions dénaturées et méconnues, l'intérêt de la France, qui pour moi passe avant tout, me condamne souvent à l'inaction et au silence, tant je crains de troubler son repos et d'ajouter aux difficultés et aux embarras de la situation actuelle. Que je suis donc heureux que vous ayez si bien exprimé des sentiments qui sont les miens et qui s'accordent parfaitement avec le langage, avec la conduite que j'ai tenue dans tous les temps !

Vous vous en êtes souvenu ; c'est bien là cette politique de conciliation, d'union, de fusion, qui est la mienne, et que vous avez si éloquemment exposée ; politique qui met en oubli toutes les divisions, toutes les récriminations, toutes les oppositions passées, et veut pour tout le monde un avenir où tout honnête homme se sente, comme vous l'avez si bien dit, en pleine possession de sa dignité personnelle.

Dépositaire du principe fondamental de la monarchie, je sais que cette monarchie ne répondrait pas à tous les besoins de la France, si elle n'était en harmonie avec son état social, ses moeurs, ses intérêts, et si la France n'en reconnaissait et n'en acceptait avec confiance la nécessité. Je respecte sa civilisation et sa gloire contemporaine autant que les traditions et les souvenirs de son histoire. Les maximes qu'il a fortement à coeur et que vous avez rappelées à la tribune, l'égalité devant la loi, la liberté de conscience, le libre accès pour tous les mérites à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous les avantages sociaux, tous ces grands principes d'une société éclairée et chrétienne me sont chers et sacrés comme à vous, comme à tous les Français.

Donner à ces principes toutes les garanties qui lui sont nécessaires par des institutions conformes aux voeux de la nation, et fonder, d'accord avec elle, un gouvernement régulier et stable, en le plaçant sur la base de l'hérédité monarchique et sous la garde des libertés publiques à la fois fortement réglées et loyalement respectées : tel serait l'unique but de mon ambition. J'ose espérer qu'avec l'aide de tous les bons citoyens, de tous les membres de ma famille, je ne manquerai ni de courage ni de persévérance pour accomplir cette oeuvre de restauration nationale, seul moyen de rendre à la France ces longues perspectives de l'avenir, sans lesquelles le présent, même tranquille, demeure inquiet et frappé de stérilité.

Après tant de vicissitudes et d'essais infructueux (2) , la France, éclairée par sa propre expérience, saura, j'en ai la ferme confiance, reconnaître elle-même où sont ses meilleures destinées. Le jour où elle sera convaincue que le principe traditionnel et séculaire de l'hérédité monarchique est la plus sûre garantie de la stabilité de son gouvernement, du développement de ses libertés, elle trouvera en moi un Français dévoué, empressé de rallier autour de lui toutes les capacités, tous les talents, toutes les gloires, tous les hommes qui, par leurs anciens services, ont mérité la reconnaissance du pays.

Je vous renouvelle, mon cher Berryer, tous mes remerciements, et vous demande de continuer, toutes les fois que l'occasion vous en sera offerte, à prendre la parole, comme vous venez de le faire avec tant de bonheur et d'à-propos. Faisons connaître de plus en plus à la France nos pensées, nos voeux, nos loyales intentions, et attendons avec confiance ce que Dieu lui inspirera pour le salut de notre commun avenir.

 

Comptez toujours, mon cher Berryer, sur ma sincère affection.

Henri

(1) Le Moniteur Universel était un journal qui a existé de 1789 à 1901. Il a longtemps servi de journal officiel du gouvernement français, transcrivant notamment les débats parlementaires.

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Pierre Antoine Berryer (1790-1868), brillant avocat, fut député de la Haute-Loire (1830-1834), puis député des Bouches-du-Rhône (1834-1851). Légitimiste convaincu, il avait essayé de dissuader la Duchesse de Berry d'entreprendre son équipée en Vendée en 1832.

(2) Allusion aux différents régimes qui se sont succédés depuis la révolution de 1789 : monarchie constitutionnelle, 1ère république (avec ses trois époques : convention, directoire, consulat), 1er empire, restauration, monarchie de juillet, 2nde république.

COMMENTAIRE

Ce texte est intéressant en ce qu'il présente les points fondamentaux de la pensée politique du Comte de Chambord : réunir toutes les bonnes volontés, de tous bords politiques, autour d'un projet politique alliant monarchie traditionnelle, libertés individuelles et égalité entre les Français. Retenons cette phrase : "le principe traditionnel et séculaire de l'hérédité monarchique est la plus sûre garantie de la stabilité de son gouvernement [de la France], du développement de ses libertés".

 

Lettre au Duc de Lévis

(12 mars 1856)

CONTEXTE

Cette courte lettre, adressée au fidèle duc de Lévis-Ventadour, est intéressante car le Comte de Chambord y énumère ses principales idées politiques.

Je n'ai rien à ajouter aux nombreuses manifestations que j'ai faites de mes dispositions. Elles sont toujours les mêmes et ne changeront jamais.

Exclusion de tout arbitraire ; le règne et le respect des lois ; l'honnêteté et le droit partout ; le pays sincèrement représenté, votant l'impôt et concourant à la confection des lois ; les dépenses sincèrement contrôlées ; la propriété, la liberté individuelle et religieuse inviolables et sacrées ; l'administration communale et départementale sagement et progressivement décentralisées ; le libre accès pour tous aux honneurs et avantages sociaux ; telles sont à mes yeux les véritables garanties d'un bon gouvernement, et tout mon désir est de pouvoir un jour me dévouer tout entier à l'établir en France et à assurer ainsi le repos et le bonheur à ma patrie. Je n'ai cessé en toute occasion d'exprimer à cet égard mes intentions, mes sentiments et mes voeux. Vous pouvez et devez le rappeler en mon nom à tous ceux qui pourraient l'avoir oublié.

Gaston-François-Christophe de Lévis (1794-1863), duc de Lévis-Ventadour, appartenait à une famille de la vieille noblesse française. Pair de France, il a refusé de prêter serment à louis-Philippe après la révolution de 1830 et a préféré suivre la famille royale en exil. Il devint un des principaux conseillers du Comte de Chambord, à tel point qu'il était considéré comme un "premier ministre".

 

CONTEXTE

Le Comte de Chambord a demandé à ses conseillers une étude sur la décentralisation. Cette lettre leur est adressée pour préciser ce qu'il attend d'eux. A l'époque (Second Empire), l'Etat est très centralisé.

Il vous a été demandé de ma part, Messieurs, de diriger vos travaux vers l'examen et la propagation des idées qui se rapportent à la décentralisation administrative. Je suis heureux d'apprendre que vous vous occupez de mettre cette pensée à exécution. Malgré les difficultés que vous rencontrez au début, j'ai la confiance que vous réussirez, et vous aurez donné par là un utile exemple auquel j'attache le plus grand prix.

Vous ne sauriez, dans les circonstances présentes, rendre à la France un service plus important et plus méritoire que de vous efforcer, par des études pratiques, de préparer les voies à une réforme indispensable, dont le principe est aujourd'hui accepté par les meilleurs esprits, mais dont les avantages sont encore loin d'être appréciés à leur juste valeur par tous ceux qui sont appelés à les recueillir.

Le champ est vaste ; plus vous le cultiverez et plus vous reconnaîtrez combien il est fécond. Mettez-vous hardiment à l'oeuvre, associez-vous, même hors de nos rangs (1), toutes les personnes qui peuvent vous prêter le secours de leur expérience, et soyez sûrs que vos efforts persévérants seront couronnés de succès.

L'alliance de l'autorité et de l'ordre avec la liberté, tel est le problème dont la solution préoccupe constamment la France. Or, ce n'est que sur la base du droit que cette alliance peut être fondée d'une manière solide et durable. Vos travaux contribueront efficacement à remettre en lumière cette vérité trop longtemps méconnue, mais que l'on commence maintenant à entrevoir, comme on voit aussi plus clairement chaque jour que le despotisme et l'arbitraire (2) corrompent fatalement et finissent par tuer l'autorité, qui trouvera au contraire ses garanties et sa force dans toutes les institutions libres dont elle doit être entourée.

Décentraliser l'administration largement mais progressivement et avec prudence, sans lui enlever l'initiative et la sécurité qu'elle doit à la tutelle de l'Etat, en tenant compte des éléments qui existent comme de ceux qui se formeront ; la rendre plus expéditive (3), plus simple, moins dispendieuse, plus équitable, parce quelle resterait étrangère à des combinaisons politiques désormais inutiles, ce serait déjà un grand bienfait pour le pays ; mais, j'en ai la ferme conviction, vos études prouveront que, même sur le terrain social et politique, la décentralisation ne produirait pas de moins précieux avantages. En effet, quel moyen plus puissant et plus en harmonie avec nos moeurs et les faits contemporains pour établir à la longue, au milieu de nous, une hiérarchie naturelle, mobile, conforme par conséquent à l'esprit d'égalité, c'est à dire de justice distributive (4), qui est aussi nécessaire au maintien de la liberté qu'à la direction des affaires publiques ? Multiplier et mettre à la portée de chacun les occasions d'être utile en se consacrant selon ses facultés à l'administration des intérêts communs, faire que les rangs dans la société soient distribués suivant les capacités et les mérites, entretenir par un concours incessant l'émulation du dévouement, de l'intelligence et de l'activité dans les carrières constamment ouvertes à tous (5), et arriver à ce que l'influence et les distinctions se perpétuent avec les services rendus : c'est là ce que l'on peut légitimement se promettre de la décentralisation. Un tel résultat ne s'obtiendra sans doute qu'à l'aide du temps ; mais il est assuré et sera durable, parce qu'il n'aura rien de factice. Plus la démocratie gagne du terrain, plus il est urgent de la régler (6) et de l'organiser pour préserver l'ordre social des périls auxquels elle pourrait l'exposer.

La décentralisation n'est pas moins indispensable pour asseoir sur de solides fondements le régime représentatif, juste objet des voeux de la nation. L'essai qui a été fait de ce régime à l'époque où la France avait voulu confier de nouveau ses destinées à la famille de ses anciens rois (7), a échoué pour une raison très simple, c'est que le pays qu'on cherchait à faire représenter n'était organisé que pour être administré. Comment des assemblées formées en quelque sorte au hasard et par des combinaisons arbitraires autant qu'artificielles, auraient-elles pu être la véritable et sincère représentation de la France ? La décentralisation est seule capable de lui donner, avec la conscience réfléchie de ses besoins, une vie pleine, active, régulière, et de permettre que le gouvernement représentatif devienne une vérité. Elle aussi peut créer les moeurs politiques, sans lesquelles les meilleures institutions se dégradent et tombent en ruines. En appelant tous les Français à s'occuper plus ou moins directement de leurs intérêts dans leurs communes, leurs cantons et leurs départements, on verra bientôt se former un personnel nombreux, qui à l'indépendance et à l'intégrité joindra l'expérience pratique des affaires. Alors les assemblées politiques sorties pour ainsi dire des entrailles mêmes de la nation, aideront le gouvernement à remplir sa haute mission, en lui apportant avec leur utile concours un contrôle aussi intelligent que dévoué, qui sera une force de plus, sans pouvoir être jamais un obstacle ou un péril.

Déjà des ouvrages remarquables, composés par des écrivains éminents qui appartiennent aux écoles les plus diverses, ont traité ces grandes questions d'avenir et conquis à l'idée générale de la décentralisation les suffrages de tous les hommes éclairés. Il s'agit maintenant de la répandre et de la populariser, afin de lui obtenir l'assentiment de l'opinion publique. Car, vous le savez, de nos jours surtout, nul ne peut entièrement se soustraire au mouvement de l'opinion, et le gouvernement le plus ami du progrès ne saurait transporter du domaine de la théorie dans celui des faits, des idées qui n'auraient pas été mûries d'avance et auxquelles l'opinion publique refuserait son appui.

J'ai esquissé le plus clairement et le plus brièvement qu'il m'a été possible la tâche à laquelle je vous convie. Elle est difficile et laborieuse, mais elle n'est pas au dessus des forces de votre dévouement et de votre zèle pour les intérêts de notre chère patrie.

Croyez plus que jamais à ma vive gratitude, et recevez la nouvelle assurance de toute mon estime et de ma constante affection.

Henri

(1) Ce n'est pas un projet partisan, toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. Le Comte de Chambord était un prince plus ouvert d'esprit qu'on ne le dit souvent.

(2) C'est une critique du régime impérial qui était très autoritaire dans la première moitié du règne de Napoléon III.

(3) Par le mot "expéditive", il faut comprendre "plus rapide et efficace".

(4) La justice distributive (ou égalité géométrique), définie par Aristo-te, est celle qui distribue selon le mérite, tenant compte des inégalités entre les personnes. Elle s'oppose à la justice commutative (ou égalité arithmétique) qui répartit à égalité entre les individus sans notion de mérite.

(5) C'est le mérite qui s'oppose aux privilèges. On ne peut vraiment pas dire que le comte de Chambord fût un homme d'Ancien régime !

(6) C'est-à-dire lui donner un cadre légal qui la règlemente.

(7) Allusion au régime de la Restauration (1814-1830) qui a fini par échouer;

COMMENTAIRE

Ce texte traite d'un thème cher au Comte de Chambord : la décentralisation, qui permettrait une meilleure représentation des Français au sein des assemblées et donc une démocratie plus sincère. Voilà une facette très moderne de ce prince qui a été tant dépeint comme intolérant et réactionnaire !

Lettre sur la décentralisation

(14 novembre 1862)

 

Manifeste de Chambord (juillet 1871)

CONTEXTE

Le Comte de Chambord, profitant de l'abrogation de la loi d'exil (en juin), vint à Chambord le 3 juillet 1871 et en repartit le 6. Le texte qui suit, paru le 8 juillet 1871 dans le journal L'Union, est une mise au point rendue nécessaire par les rumeurs répandues par des légitimistes libéraux selon lesquelles le prince serait prêt à des concessions, notamment sur la couleur du drapeau à adopter si la royauté était rétablie.

   Français !

   Je suis au milieu de vous.

   Vous m'avez ouvert les portes de la France (1), et je n'ai pu me refuser le bonheur de revoir ma patrie.

   Mais je ne veux pas donner, par ma présence prolongée, de nouveaux prétextes à l'agitation des esprits, si troublés en ce moment.

   Je quitte donc ce Chambord que vous m'avez donné (2) , et dont j'ai porté le nom avec fierté, depuis quarante ans, sur le chemin de l'exil.

   En m'éloignant, je tiens à vous le dire, je ne me sépare pas de vous ; la France sais que je lui appartiens.

   Je ne puis oublier que le droit monarchique est le patrimoine de la nation, ni décliner les devoirs qu'il m'impose envers elle.

   Ces devoirs, je les remplirai, croyez-en ma parole d'honnête homme et de Roi.

  Dieu aidant, nous fonderons ensemble, et quand vous le voudrez, sur les larges assises de la décentralisation administrative et des franchises locales, un gouvernement conforme aux besoins réels du pays.

   Nous donnerons pour garantie à ces libertés publiques auxquelles tout peuple chrétien a droit, le suffrage universel honnêtement pratiqué et le contrôle des deux Chambres, et nous reprendrons, en lui restituant son caractère véritable, le mouvement national de la fin du dernier siècle.

   Une minorité révoltée contre les voeux du pays en a fait le point de départ d'une période de démoralisation par le mensonge et de désorganisation par la violence. Ses criminels attentats ont imposé la Révolution à une nation qui ne demandait que des réformes, et l'ont dès lors poussée vers l'abîme, où hier elle eût péri sans l'héroïque effort de notre armée.

   Ce sont les classes laborieuses, ces ouvriers des champs et des villes, dont le sort a fait l'objet de mes plus vives préoccupations et de mes plus chères études, qui ont le plus souffert de ce désordre social (3) .

   Mais la France, cruellement désabusée par des désastres sans exemple, comprendra qu'on ne revient pas à la vérité en changeant d'erreur, qu'on n'échappe pas par des expédients à des nécessités éternelles.

   Elle m'appellera, et je viendrai à elle tout entier, avec mon dévouement, mon principe et mon drapeau.

   A l'occasion de ce drapeau, on a parlé de conditions que je ne dois pas subir.

 

   Français !

 Je suis prêt à tout, pour aider mon pays à se relever de ses ruines et à reprendre son rang dans le monde ; le seul sacrifice que ne puisse lui faire, c'est celui de mon honneur.

   Je suis et veux être de mon temps ; je rends un sincère hommage à toutes ses grandeurs, et, quelle que fût la couleur du drapeau sous lequel marchaient nos soldats, j'ai admiré leur héroïsme et rendu grâce à Dieu de tout ce que leur bravoure ajoutait au trésor des gloires de la France.

   Entre vous et moi, il ne doit subsister ni malentendu ni arrière-pensée.

 Non, je ne laisserai pas, ⸺ parce que l'ignorance ou la crédulité auront parlé de privilège, d'absolutisme et d'intolérance, que sais-je encore ? de dîme, de droits féodaux, fantômes que la plus audacieuse mauvaise foi essaie de ressusciter à vos yeux ⸺, je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc.

   C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale ; c'est avec lui que vos pères, conduits par les miens, ont conquis cette Alsace et cette Lorraine (4) dont la fidélité sera la consolation de nos malheurs.

   Il a vaincu la barbarie sur cette terre d'Afrique (5) , témoins des premiers faits d'armes des Princes de ma famille ; c'est lui qui vaincra la barbarie nouvelle dont le monde est menacé.

   Je le confierai sans crainte à la vaillance de notre armée ; il n'a jamais suivi, elle le sait, que le chemin de l'honneur.

   Je l'ai reçu comme un dépôt sacré du vieux Roi mon aïeul, mourant en exil (6) ; il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente ; il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe.

   Dans les plis glorieux de cet étendard sans tâche, je vous apporterai l'ordre et la liberté.

   Français,

   Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV.

Henri

(2) Le 11 octobre 1820, une souscription nationale fut lancée qui permit d'acheter le domaine de Chambord pour l'offrir au jeune duc de Bordeaux (5 mars 1821). Celui-ci porta en exil le titre de Comte de Chambord comme titre de courtoisie. Après la mort du prince, le domaine passa aux Bourbons de la branche de Parme (descendants de sa soeur) puis fut cédé en 1930 à l'état français par le prince Elie de Parme.

(3) Le comte de Chambord s'est en effet beaucoup intéressé à la défense des humbles (ouvriers de l'industrie et de l'agriculture) en cette époque de révolution industrielle. Il a inspiré le catholicisme social.

(4) Conséquence de la défaite française à l'issue de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, l'Alsace et la Moselle furent annexées à l'empire allemand par le traité de Francfort (10 mai 1871).

(5) Référence à la pacification et à la conquête de l'Algérie entreprises à la fin du règne de Charles X.

(6) Charles X est mort le 6 novembre 1836 à Goritz (actuellement Gorizia en Italie) dans l'Empire d'Autriche.

COMMENTAIRE

Ici, le prince redit son sentiment sur la façon dont la France doit être gouvernée, notamment son attachement à une composante démocratique et à un parlement bicaméral. Il souligne que sa vision politique est en accord avec l'histoire de la France, y compris la volonté de réformes qui a malheureusement abouti à la révolution. En évoquant le passé militaire de son pays, il arrive à la conclusion que le drapeau blanc est celui que devra adopter la France si la royauté y est rétablie : "Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV".

(1) La loi du 10 avril 1832 condamnait la branche aînée des Bourbons au bannissement perpétuel. La loi du 26 mai 1848 interdisait aussi à la branche d'Orléans de rentrer en France. Ces lois d'exil furent abrogées le 8 juin 1871.

 

Manifeste de Salzbourg à Monsieur Chesnelong

(27 octobre 1873)

CONTEXTE

Le député légitimiste Charles Chesnelong avait été chargé de présenter au Comte de Chambord les conditions pour la restauration de la royauté. L'entrevue a eu lieu à Salzbourg (Autriche) le 14 octobre 1873. Un autre député, Charles Savary (de centre-droit), avait déformé les propos du prince en prétendant que celui-ci saluerait avec bonheur le drapeau tricolore. La presse en avait alors conclu qu'Henri V serait le roi de la Révolution. L'honneur du prince l'a conduit à publier dans L'Union ce démenti qui allait stopper net le processus engagé pour le mettre sur le trône. L'Histoire a retenu que la royauté n'avait pas pu être rétablie à cause d'une bête question de couleur de drapeau (mais ce n'était qu'un aspect de ce qui était inacceptable pour le Comte de Chambord).

J'ai conservé, Monsieur, de votre visite à Salzbourg, un si bon souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime, que je n'hésite pas à m'adresser à vous comme vous êtes venu loyalement à moi.

   Vous m'avez entretenu durant de longues heures des destinées de notre chère et aimée patrie, et je sais que, au retour, vous avez prononcé, au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle reconnaissance.

   Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses de mon âme, de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes résolutions. Aussi je ne me suis point ému quand l'opinion publique, emportée par un courant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir roi légitime de la Révolution.

   J'avais pour garant le témoignage d'un homme de coeur et j'étais résolu au silence tant qu'on ne me forcerait pas à faire appel à votre loyauté ; mais puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.

   On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur ?... Que puis-je répondre ? Sinon que je ne rétracte rien et ne retranche rien de mes précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse.

   Il est de mode d'opposer à la fermeté d'Henri V l'habileté d'Henri IV. Le violent amour que je porte à mes sujets, disait-il souvent, me rend tout possible et honorable. Je prétends sur ce point ne lui céder en rien, mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arques et d'Ivry (1) !

   Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître (2) ; vous serez comme moi d'avis qu'il eût promptement désarmé l'interlocuteur en lui disant, avec sa verve béarnaise : "Mon ami, prenez mon drapeau blanc, il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la victoire."

On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun de la maison de Bourbon et de l'armée française et que, sur ce terrain-là, on ne peut manquer de m'entendre.

   Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et, Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance, toutes les fois que, dans la bonne ou la mauvaise fortune, les enfants de la France se sont montrés dignes d'elle. Mais nous avons ensemble une grande oeuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.

   Il ne s'agit rien moins que de constituer sur ses bases nouvelles la société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au service de l'ordre et de la justice.

   On parle de conditions ! M'en a-t-il posé ce jeune prince (3) dont j'ai ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant, au nom de tous les siens, des assurances de paix, de dévouement, de réconciliation ?

   On veut des garanties ?... Et a-t-on demandé à ce Bayard des temps modernes (4), dans cette nuit mémorable du 24 mai, où l'on imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et font trembler les méchants ? Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée de la France sur vingt champs de bataille, mais j'ai conservé intact pendant quarante-trois ans le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le droit de compter sur la même confiance et dois inspirer la même sécurité. Ma personne n'est rien. Mon principe est tout.

   La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra. Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.

   Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus, arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, en quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée. La France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs ; et, lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.

 

Henri

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Charles Chesnelong (1820-1899) fut maire d'Orthez (1855-1870), député des Pyrénées-Atlantiques (1865-1876) et sénateur (1876-1899). D'abord républicain, il se rallie à l'empire puis devient un des chefs du parti légitimiste dès 1872.

(1) Les batailles d'Arques (1589) et d'Ivry (1590) sont des victoires remportées par Henri IV contre la Ligue.

(2) Henri IV et Chesnelong sont nés respectivement à Pau et à Orthez, deux villes du Béarn.

(3) Il fait référence à Philippe d'Orléans, comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe Ier, qui a rencontré le comte de Chambord à Frohsdorf, le 5 août 1873.

(4) Il est question ici du Maréchal de Mac-Mahon élu président de la république le 24 mai 1873, un royaliste sur lequel le prince espère pouvoir compter.

COMMENTAIRE

Dans ce texte, le Comte de Chambord réaffirme son attachement au drapeau blanc et sa volonté de ne pas se laisser dicter des conditions pour pouvoir monter sur le trône. Cette phrase résume bien la motivation du refus du drapeau tricolore, qu'on a pris pour de l'intransigeance, voire une erreur : "Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain". Il est probable en effet que, si le prince avait accepté de céder sur ce point, on l'aurait obligé à céder sur d'autres, de sorte que si la royauté avait été rétablie dans ces conditions, nous connaîtrions actuellement en France une "monarchie" du même acabit que les autres royautés européennes, c'est-à-dire vidée de son essence.